Au cœur de Dorsoduro, le Ponte dei Pugni conserve une mémoire insolite de la Venise populaire : non pas celle des palais donnant sur le Grand Canal, mais celle des rivalités de quartier, des corps en équilibre sur des parapets absents, des foules rassemblées le long des rii. Ici, Nicolotti et Castellani s’affrontaient dans des combats rituels qui mêlaient appartenance, violence contrôlée et spectacle urbain. Le regarder aujourd’hui signifie lire un détail minuscule de la ville — les empreintes en pierre d’Istrie sur le pavage — comme la trace d’une histoire plus vaste, faite de frontières invisibles, de métiers, de factions et de vie quotidienne.
Où se trouve le Ponte dei Pugni
Le Ponte dei Pugni se trouve dans le sestiere de Dorsoduro, au-dessus du rio de San Barnaba, dans l’un des points les plus reconnaissables de la Venise quotidienne. Ce n’est pas un pont monumental par ses dimensions, mais il occupe un nœud urbain très significatif : il relie la zone de Campo San Barnaba aux fondamenta voisines, le long d’un parcours fréquenté entre Campo Santa Margherita, Ca’ Rezzonico et la zone de l’Accademia.
Sa position aide à comprendre pourquoi il devint le théâtre des luttes entre Nicolotti et Castellani. Dorsoduro était une marge vivante de la ville, traversée par des artisans, des bateliers, des étudiants, des vendeurs et des habitants des campi voisins. Ici, le pont n’était pas seulement un passage au-dessus de l’eau : c’était une frontière symbolique, un point de confrontation entre factions vénitiennes.
Aujourd’hui encore, sur les pierres du pont, on remarque les empreintes en marbre qui indiquaient les emplacements des combattants avant l’affrontement.
Nicolotti et Castellani : deux Venise rivales
Pour comprendre pourquoi le Ponte dei Pugni devint un théâtre d’affrontement, il faut regarder la Venise populaire divisée en deux grands camps. Les Nicolotti tiraient leur nom de San Nicolò dei Mendicoli, zone occidentale de la ville : entre Dorsoduro, Santa Croce et San Polo, les communautés de pêcheurs, de bateliers et de travailleurs liés aux trafics lagunaires étaient fortes. Les Castellani, en revanche, représentaient la partie orientale, surtout Castello et les zones proches de l’Arsenal, où vivaient de nombreux arsenalotti et artisans.
Ce n’étaient pas des partis politiques au sens moderne, ni des factions nobiliaires : c’étaient des identités de quartier, une fierté de métier et une appartenance urbaine. La rivalité s’exprimait dans des régates, des compétitions physiques et surtout dans les guerres des poings, des combats collectifs réglés par des coutumes mais souvent violents.
Le lieu de San Barnaba était significatif parce qu’il se trouvait dans une zone de contact entre communautés et parcours populaires. Les empreintes en marbre encore visibles n’étaient pas un ornement : elles indiquaient les positions initiales des adversaires, transformant la pierre en une sorte d’arène codifiée de la Venise quotidienne.

Les guerres des poings sur les ponts vénitiens
Les dites guerres des poings n’étaient pas des rixes improvisées, mais des épreuves collectives avec des règles reconnues par la population. Les équipes s’affrontaient sur des passages étroits et surélevés, souvent dépourvus de parapets, où chaque mètre conquis avait une valeur symbolique. L’objectif était de repousser les adversaires, de les faire tomber dans l’eau ou d’occuper durablement le centre de la structure.
L’ouvrage de San Barnaba est devenu le cas le plus célèbre parce qu’il conserve encore les empreintes en pierre d’Istrie : quatre signes qui fixaient les positions de départ. De là commençait l’affrontement, sous le regard des habitants penchés aux fenêtres, sur les rives et sur les barques. La compétition impliquait des hommes du peuple, des artisans, des bateliers et des travailleurs liés à leurs contrade respectives.
Ce ne fut pas le seul lieu de ces défis. D’autres traversées de la ville, comme celles de la zone de Santa Fosca ou des Carmini, furent également associées à des combats entre factions. Avec le temps, cependant, la ritualité dégénéra : blessés graves, chutes dans les canaux et désordres convainquirent les autorités de la Sérénissime d’intervenir. Au début du XVIIIe siècle, les batailles furent interdites, remplacées par des formes de compétition moins sanglantes, comme les constructions humaines des forces d’Hercule. Les empreintes restées à San Barnaba sont donc la trace matérielle d’une violence réglementée, ensuite expulsée de l’espace public.
Pour comprendre vraiment ce lieu, il ne suffit pas de le traverser : il faut s’arrêter sur les quatre marques de pierre blanche enchâssées dans le pavage. Les empreintes indiquent les positions d’où les adversaires prenaient leur départ, deux pour chaque côté, transformant le passage en une petite arène suspendue au-dessus du rio.
Observe ensuite la largeur réduite de la structure et la courbe des marches : l’espace permettait peu de mouvements latéraux et obligeait l’affrontement à être frontal. À l’origine, de nombreux franchissements vénitiens étaient dépourvus de parapets ; ici aussi, le risque de tomber dans l’eau faisait partie de l’épreuve et du spectacle.
Depuis le bord du campo et depuis la fondamenta, on devine le rôle du public : ceux qui assistaient pouvaient voir le choc, reconnaître les couleurs des compagnies et mesurer l’honneur de leur propre groupe. Les empreintes ne sont donc pas un simple ornement, mais une carte minimale de la lutte.
Le Ponte dei Pugni n’est pas seulement une curiosité à photographier lors d’une promenade à Dorsoduro. C’est un point où Venise montre l’une de ses stratifications les moins décoratives : la ville des conflits internes, des identités de sestiere, des règles non écrites qui organisaient l’espace public. Ses empreintes rappellent que même un pont mineur peut devenir un document historique, s’il est observé avec attention. S’arrêter ici, entre campo San Barnaba et les calli voisines, permet de saisir une Venise plus concrète : moins monumentale, peut-être, mais plus proche de la vie réelle qui, pendant des siècles, a animé ses quartiers.





