Peggy Guggenheim arrive à Venise non comme une simple hôte illustre, mais comme une présence capable de changer le rapport entre la ville et l’art du XXe siècle. Sa maison sur le Grand Canal, le Palazzo Venier dei Leoni, reste l’un des lieux les plus singuliers de Dorsoduro : un édifice inachevé, bas et horizontal, habité par des œuvres, des relations, des choix radicaux. Entrer dans la collection signifie lire une biographie à travers des peintures et des sculptures, mais aussi observer Venise depuis un point moins évident, où vie quotidienne, avant-gardes et architecture se rencontrent sans avoir besoin de grands effets.
Une Américaine sur le Grand Canal
Peggy Guggenheim arriva à Venise non comme une simple visiteuse, mais comme une figure déjà centrale de l’avant-garde européenne et américaine. Née à New York en 1898, héritière d’une famille liée à l’industrie minière, elle avait choisi l’art contemporain comme territoire personnel : à Londres, elle avait ouvert la galerie Guggenheim Jeune, à Paris, elle avait fréquenté artistes et écrivains, à New York, elle avait fondé Art of This Century.
Le lien vénitien prit forme dans l’après-guerre. En 1948, sa collection fut exposée à la Biennale, dans le pavillon de la Grèce alors inutilisé : pour de nombreux visiteurs italiens, ce fut une rencontre directe avec Picasso, Kandinsky, Miró, Pollock et d’autres protagonistes du XXe siècle. L’année suivante, Peggy acheta le Palazzo Venier dei Leoni, donnant sur le Grand Canal.
Ce palais bas, du XVIIIe siècle et jamais achevé, devint maison, musée privé et scène quotidienne. Peggy y vécut parmi les œuvres, les hôtes, les chiens et les gondoles, transformant une demeure inachevée en l’un des lieux les plus reconnaissables de l’art moderne à Venise.
Palazzo Venier dei Leoni : l’étage noble qui ne s’éleva jamais
Donnant sur le Grand Canal, dans le sestiere de Dorsoduro, le Palazzo Venier dei Leoni interrompt la succession des grands palais vénitiens par une présence basse, presque horizontale. Le projet du XVIIIe siècle, attribué à Lorenzo Boschetti pour la famille Venier, prévoyait une résidence bien plus ambitieuse ; l’édifice resta toutefois limité au seul niveau du rez-de-chaussée, sans l’habituel étage noble qui aurait dû s’élever au-dessus de l’eau.
Cette incomplétude, souvent expliquée par des difficultés économiques ou des conflits de construction, finit par devenir son identité. La façade en pierre d’Istrie, rythmée par des ouvertures régulières, ne domine pas le Grand Canal d’en haut : elle lui fait face frontalement, au niveau des bateaux, des rives et des débarcadères. De là naît sa force urbaine, différente de celle des palais gothiques ou Renaissance voisins.
Lorsque Peggy Guggenheim l’acheta en 1949, elle trouva un espace adapté à un rapport direct entre habitation, jardin, terrasse et œuvres. Le palais inachevé ne fut pas une limite : il donna à la collection une échelle à la fois domestique et publique, rare à Venise.

La collection comme autobiographie du XXe siècle
La collection de Peggy Guggenheim n’est pas seulement une succession de chefs-d’œuvre : c’est une biographie montée en images. Ses choix suivent les étapes de sa vie entre Europe et États-Unis, amitiés, amours, fuites devant la guerre et intuitions de marchande d’art. Le surréalisme parle des cercles fréquentés à Paris et à Londres, avec des artistes tels que Max Ernst, Magritte et Miró ; l’abstraction rappelle Kandinsky, Mondrian et la volonté de lire le siècle à travers des formes radicalement nouvelles.
Un point décisif est le passage américain. En 1942, elle ouvrit à New York la galerie Art of This Century, conçue aussi pour rompre avec la manière traditionnelle d’exposer. Là, elle soutint Jackson Pollock alors qu’il était encore loin de la renommée internationale. Pour cette raison, devant ses peintures, on ne voit pas seulement l’expressionnisme abstrait naissant : on reconnaît le risque pris par une collectionneuse capable de miser sur un langage pas encore canonisé.
Le retour sur la lagune a lui aussi une valeur autobiographique. À la Biennale de 1948, sa collection fut présentée dans le pavillon de la Grèce, alors inutilisé, offrant à l’Italie de l’après-guerre une confrontation directe avec les avant-gardes. Dans la maison-musée, œuvres et espaces conservent cette tension : vie privée, goût personnel et histoire de l’art se lisent dans le même parcours.
Visiter le musée au rythme de Dorsoduro
Dorsoduro aide à comprendre la maison-musée avant même d’entrer. En arrivant à pied depuis l’Accademia, les Zattere ou la Salute, le parcours alterne ruelles tranquilles, campi universitaires, boutiques et ouvertures soudaines sur l’eau : un rythme moins monumental que celui de San Marco, plus domestique et adapté à l’échelle de la demeure choisie par la collectionneuse américaine.
À l’intérieur, il convient d’observer non seulement les tableaux, mais aussi les seuils : les pièces, la terrasse, le jardin avec les sculptures et la façade basse rappellent que l’édifice resta inachevé. Cette anomalie architecturale change la visite : pas de grand apparat nobiliaire, plutôt une habitation ouverte au XXe siècle, où l’art moderne entre en dialogue avec la lagune.
Pour se préparer, il est utile de toujours vérifier sur le site officiel les détails à jour concernant les horaires, les billets et les accès, en évitant de se baser sur des informations datées.
Visiter la Peggy Guggenheim Collection, ce n’est pas seulement ajouter un musée à son itinéraire vénitien. C’est s’arrêter dans un lieu où la ville montre une modernité discrète, faite de collectionnisme, d’intuitions artistiques et d’espaces domestiques transformés en récit public. Après les salles et le jardin, Dorsoduro invite à poursuivre d’un pas lent, entre fondamenta, campi et vues sur l’eau. La valeur de l’expérience réside précisément dans cette continuité : sortir du palais avec quelques œuvres dans les yeux et retrouver, dehors, une Venise moins monumentale mais plus proche.






