Sur le Grand Canal, le Palazzo Venier dei Leoni frappe précisément parce qu’il ne ressemble pas aux autres palais vénitiens. Il est bas, horizontal, presque interrompu : une présence élégante et anormale parmi les façades gothiques, Renaissance et baroques. Sa forme, souvent décrite comme “coupée en deux”, n’est pas un effet scénographique ni un choix moderne, mais le résultat d’un projet du XVIIIe siècle resté inachevé, puis transformé par l’histoire et par l’habitation quotidienne. Comprendre pourquoi la maison de Peggy Guggenheim a cet aspect signifie lire Venise à travers ses ambitions manquées, ses contraintes urbaines et la capacité de certains lieux à devenir iconiques précisément grâce à un manque.
Un palais bas sur le Grand Canal
En arrivant sur le Grand Canal, le Palazzo Venier dei Leoni surprend parce qu’il ne s’élève pas verticalement comme les palais vénitiens voisins : il s’étend au contraire en une façade basse, presque comprimée sur l’eau. C’est précisément cet écart visuel qui fait naître la question : pourquoi la maison de Peggy Guggenheim semble-t-elle coupée en deux ?
La réponse ne se trouve ni dans un effondrement ni dans une démolition moderne, mais dans un projet resté inachevé. Au XVIIIe siècle, la famille Venier lança la construction d’un grand palais, attribué à l’architecte Lorenzo Boschetti, qui aurait dû se développer sur plusieurs niveaux selon l’ambition des demeures aristocratiques donnant sur le canal. Seul l’étage inférieur fut réalisé, avec son long parement en pierre d’Istrie et le rythme régulier des ouvertures.
C’est pourquoi l’édifice apparaît comme la base de quelque chose qui n’a jamais été mené à terme : non pas un palais “coupé”, mais un palais interrompu. Lorsque Peggy Guggenheim le choisit comme maison et siège de sa collection, elle transforma précisément cette anomalie architecturale en un signe reconnaissable.
Le projet resté inachevé
L’explication la plus simple est aussi la plus importante : le Palazzo Venier dei Leoni n’a pas été conçu pour être aussi bas. Au XVIIIe siècle, la famille Venier imagina ici une résidence monumentale sur le Grand Canal, avec plusieurs étages superposés et une façade capable de rivaliser avec les grandes demeures patriciennes de la zone. Le chantier, lancé sur un projet attribué à Lorenzo Boschetti, s’arrêta cependant presque aussitôt : furent surtout achevés le niveau du rez-de-chaussée et la longue base donnant sur l’eau.
Les raisons de l’interruption sont ramenées aux difficultés économiques des commanditaires et à la crise progressive de l’aristocratie vénitienne dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Il ne s’agit donc pas d’un édifice “abaissé” dans un second temps, ni d’une ruine romantique laissée à moitié par choix esthétique : c’est une construction née avec des ambitions beaucoup plus hautes et restée bloquée à sa première phase.
C’est pourquoi l’œil lit la façade comme un soubassement sans corps supérieur. Les ouvertures régulières, la pierre d’Istrie et l’allure horizontale révèlent encore l’implantation noble prévue ; ce qui manque, c’est l’élévation verticale qui aurait complété le dessin originel.

Entre documents, hypothèses et légendes
Pour comprendre pourquoi la demeure de Peggy Guggenheim paraît tronquée, il convient de séparer ce qui est documenté de ce que Venise a transformé en récit. Les archives du XVIIIe siècle confirment un chantier ambitieux, lié à la famille Venier et attribué à l’architecte Lorenzo Boschetti : la façade visible aujourd’hui n’était pas le couronnement final, mais le soubassement d’un édifice destiné à grandir.
Les causes précises de l’arrêt sont moins sûres. L’explication la plus accréditée met en cause des difficultés économiques et des successions familiales, éléments fréquents dans les chantiers nobiliaires vénitiens. Autour de cette lacune documentaire se sont toutefois greffées des versions plus pittoresques.
- Fait solide : l’œuvre resta inachevée et n’atteignit pas la hauteur prévue.
- Hypothèse plausible : le blocage découla de problèmes patrimoniaux et familiaux.
- Légende vénitienne : les voisins puissants auraient entravé l’élévation pour ne pas perdre lumière, vue ou prestige.
Le nom “dei Leoni” alimente lui aussi le mythe : il renvoie aux lions en pierre et aux récits sur des animaux exotiques dans le jardin, davantage racontés que démontrés.
Lorsque Peggy Guggenheim arriva durablement à Venise, cet édifice inachevé ne fut pas caché comme un défaut : il devint son signe distinctif. Après avoir présenté la collection à la Biennale de 1948, elle acheta la demeure sur le Grand Canal en 1949 et y habita jusqu’en 1979. La hauteur inhabituellement basse de la façade, au lieu de rivaliser avec les résidences nobiliaires voisines, rendait immédiat le rapport entre maison, eau et art moderne.
Justement, l’absence des étages supérieurs favorisa une lecture différente : non pas un musée monumental, mais une maison ouverte à la collection. À partir de 1951, Peggy commença à montrer périodiquement les œuvres au public, tout en conservant l’atmosphère privée des pièces et du jardin. Des sculptures comme L’angelo della città de Marino Marini, placées en dialogue avec l’entrée depuis l’eau, renforcèrent cette identité.
Ainsi l’inachèvement du XVIIIe siècle changea de signification : de projet interrompu à cadre parfait pour une collectionneuse qui voulait habiter l’avant-garde, et pas seulement l’exposer.
Le Palazzo Venier dei Leoni reste l’un des édifices les plus reconnaissables de Venise parce qu’il conserve visible une suspension : celle d’un palais jamais terminé et, en même temps, parfaitement entré dans le paysage du Grand Canal. Peggy Guggenheim n’effaça pas cette étrangeté, mais l’habita et en fit une partie de sa propre identité publique, entre collection, jardin, terrasse sur l’eau et vie quotidienne. Aujourd’hui, son apparente incomplétude raconte plus qu’une simple curiosité architecturale : elle montre comment Venise est faite aussi de projets interrompus, d’adaptations et de nouvelles fonctions capables de donner du sens à ce qui, sur le papier, semblait resté à moitié.






